On va reprendre depuis le début.

Le 28 février, les États-Unis et Israël ont attaqué l'Iran. Le guide suprême iranien, Ali Khamenei, a été tué dans les premières heures. Depuis, les deux camps se bombardent, les missiles volent dans tous les sens, et un bout de mer grand comme la Manche bloque le monde entier.

Ce bout de mer, c'est le détroit d'Ormuz. Un passage de 33 kilomètres de large entre l'Iran et Oman, par lequel transite un cinquième du pétrole mondial. L'Iran l'a fermé. Et c'est ça, plus que les bombes, qui fait trembler la planète.

Parce que quand le pétrole ne passe plus, tout le reste suit. Le prix de l'essence monte. Le prix du gaz monte. Le prix des engrais monte. Le prix de la nourriture monte. Et quand tout monte, les banques centrales sont obligées de réagir. C'est toute cette mécanique que je vais vous expliquer. Sans jargon.

Le résumé en 30 secondes

Où on en est. Le baril de pétrole est passé de 69 dollars avant la guerre à 113 dollars aujourd'hui. C'est presque le double. Les bourses européennes ont perdu 11%. L'or, qui est censé protéger en temps de crise, a chuté de presque 9% en un seul jour, sa pire performance depuis 1983. Et ce soir, un ultimatum de Donald Trump à l'Iran expire. Selon ce qui se passe dans les prochaines heures, la situation peut s'améliorer, ou devenir beaucoup plus grave.

Pourquoi un détroit de 33 km paralyse le monde

Imaginez une autoroute à sens unique par laquelle passent tous les camions de livraison d'un continent entier. Si quelqu'un pose des mines sur cette autoroute, tout s'arrête. C'est exactement ce qui se passe avec le détroit d'Ormuz.

Avant la guerre, plus de 100 pétroliers traversaient ce passage chaque jour. Depuis le 28 février, il en est passé 21 en 24 jours. Le trafic a chuté de 95%. L'Iran contrôle les rives et a tiré sur des navires marchands. Les assureurs refusent de couvrir les bateaux. Les capitaines refusent de passer.

L'Arabie Saoudite a bien essayé de contourner le problème en envoyant une flottille de 25 supertankers par la mer Rouge, via un pipeline qui traverse le pays d'est en ouest. Mais ces alternatives ne couvrent que la moitié des flux habituels. Et pour le gaz naturel du Qatar (20% de la production mondiale), il n'existe tout simplement aucune alternative. Le gaz passe par Ormuz, ou il ne passe pas.

Résultat : l'Agence Internationale de l'Énergie (l'organisme qui surveille les marchés pétroliers mondiaux) a déclaré que cette crise est "la plus grande perturbation de l'offre de l'histoire du marché pétrolier." Plus que les chocs pétroliers des années 1970. Plus que la guerre du Koweït en 1990. Plus que l'invasion de l'Ukraine en 2022.

Pourquoi tout baisse en même temps

C'est la question que beaucoup se posent, et la réponse est contre-intuitive.

En temps normal, quand les actions baissent, les obligations montent. C'est le principe de base de la diversification : vous mettez des oeufs dans deux paniers différents, et quand un panier tombe, l'autre compense. C'est ce qu'on appelle le "60/40" : 60% en actions, 40% en obligations. C'est comme ça que fonctionnent la plupart des assurances vie et des portefeuilles gérés.

Sauf que là, les deux paniers tombent en même temps. Et l'or aussi. Pourquoi ?

Parce que le pétrole à 113 dollars provoque de l'inflation. Quand l'essence coûte plus cher, quand le gaz coûte plus cher, quand le transport coûte plus cher, tout finit par coûter plus cher. Et quand l'inflation monte, les banques centrales n'ont qu'un seul outil : monter les taux d'intérêt.

Des taux plus élevés, c'est mauvais pour les actions (les entreprises empruntent plus cher, leurs bénéfices baissent). C'est mauvais pour les obligations (quand les taux montent, la valeur des obligations existantes baisse). Et c'est mauvais pour l'or (l'or ne rapporte rien, alors quand vous pouvez obtenir 4 ou 5% sur un placement sans risque, l'or perd de son attrait).

C'est ce que les professionnels appellent la "stagflation" : l'inflation monte, mais l'économie ralentit en même temps. C'est le pire des deux mondes. Et c'est exactement ce que les marchés anticipent aujourd'hui.

L'ultimatum

Samedi soir, Donald Trump a publié un message sur Truth Social. En majuscules, comme d'habitude. Il donne à l'Iran 48 heures pour rouvrir complètement le détroit d'Ormuz. Sinon, les États-Unis bombarderont les centrales électriques iraniennes, "en commençant par la plus grande."

La réponse de l'Iran a été immédiate. Si leurs centrales sont touchées, ils mineront "l'intégralité du Golfe Persique" et frapperont les centrales électriques, les usines de dessalement d'eau et les infrastructures énergétiques de tous les pays alliés des États-Unis dans la région.

La deadline expire ce soir, lundi 23 mars, vers 19h44 heure de New York (soit mardi matin, heure de Paris).

Les quatre scénarios possibles

Personne ne sait ce qui va se passer. Mais on peut construire des scénarios en regardant ce que disent les meilleurs analystes du monde (Oxford Economics, Goldman Sachs, l'IEA, Allianz, Bloomberg). Voici les quatre trajectoires possibles.

Scénario 1 : ça se calme vite (4 à 6 semaines)

Chance que ça arrive : environ 20%.

Des négociations secrètes (elles existent, le Jerusalem Post a révélé un contact indirect entre l'Iran et la CIA) aboutissent à un accord. Peut-être un deal sur le nucléaire, peut-être un changement de direction en Iran. Trump déclare victoire. Le détroit rouvre petit à petit.

Ce que ça changerait : le pétrole redescendrait vers 75 à 85 dollars. Les bourses rebondiraient de 10 à 15%. Le soulagement serait massif et rapide.

Pourquoi c'est peu probable : l'Iran refuse publiquement tout cessez-le-feu. Les deux camps intensifient les frappes. Et l'ultimatum de Trump est le contraire d'une main tendue.

Scénario 2 : ça dure, mais ça ne dégénère pas (2 à 4 mois)

Chance que ça arrive : environ 40%. C'est le scénario le plus probable.

Trump frappe quelques cibles en Iran (des centrales secondaires, pas les plus grandes). L'Iran riposte, mais de manière mesurée. La marine américaine commence à escorter des pétroliers régulièrement. Le détroit passe de quasi fermé à partiellement ouvert (30 à 50% du trafic normal). Un cessez-le-feu informel se met en place vers mai ou juin, sous la pression de l'opinion publique américaine (60% des Américains désapprouvent déjà la guerre, et les élections de mi-mandat approchent en novembre).

Ce que ça changerait : le pétrole resterait entre 90 et 120 dollars pendant 2 à 3 mois, puis redescendrait vers 80 à 90 dollars. Les bourses resteraient sous pression, sans krach majeur. L'inflation en Europe passerait de 2% à environ 3%. La croissance ralentirait. Certains pays comme l'Allemagne ou l'Italie pourraient entrer en récession. Goldman Sachs et JPMorgan estiment le risque de récession aux États-Unis entre 25 et 35%.

Scénario 3 : ça dégénère

Chance que ça arrive : environ 30%.

Trump met son ultimatum à exécution et bombarde les centrales iraniennes. L'Iran mine tout le Golfe Persique, détruit des usines de dessalement en Arabie Saoudite et aux Émirats (des pays qui dépendent de la désalinisation pour leur eau potable), et frappe les infrastructures pétrolières de ses voisins. Plus de 40 sites énergétiques sont déjà endommagés dans 9 pays ; dans ce scénario, ce chiffre doublerait ou triplerait. Ormuz serait totalement fermé pour des mois.

Ce que ça changerait : le pétrole dépasserait 130 dollars, peut-être 150 dollars, peut-être plus. Goldman Sachs prévient que le record historique de 2008 pourrait être battu. Les bourses mondiales entreraient en "bear market", c'est à dire une chute de plus de 20%. L'inflation pourrait atteindre 5% aux États-Unis. La récession deviendrait probable dans la plupart des économies développées. Oxford Economics parle d'une économie américaine "à l'arrêt." Et les dégâts sur les infrastructures du Moyen-Orient prendraient des mois, voire des années à réparer.

Pourquoi ce scénario n'est pas improbable : l'Iran a déjà frappé des cibles dans six pays différents, y compris une base à 3 800 km de ses frontières. Il a menacé explicitement de miner le Golfe. Et Trump a prouvé qu'il met parfois ses menaces à exécution.

Scénario 4 : l'enlisement

Chance que ça arrive : environ 10%.

Ni guerre totale, ni paix. L'Iran garde le détroit quasi fermé, tire quelques drones par semaine, mais n'attaque pas les civils. Les États-Unis ne frappent pas les centrales. Personne ne négocie. Le conflit se fige, comme tant d'autres avant lui.

Ce que ça changerait : le pétrole resterait entre 100 et 115 dollars pendant six mois ou plus. Les bourses baisseraient lentement, sans panique. L'économie mondiale tournerait au ralenti. Pas de crise aiguë, mais un appauvrissement progressif : tout coûterait un peu plus cher, la croissance serait un peu plus faible, l'incertitude un peu plus pesante. Mois après mois.

Ce qui va faire pencher la balance

Quatre choses à surveiller dans les jours et semaines qui viennent.

Ce soir. L'ultimatum expire. Si Trump frappe les centrales, tout s'accélère. Si rien ne se passe, le marché sera soulagé à court terme, mais le problème de fond (Ormuz fermé) ne change pas.

Les stocks de missiles iraniens. L'Iran a tiré plus de 1 200 projectiles dans les premiers jours. Ses stocks seraient tombés à environ 30% de leur niveau initial. Le rythme des tirs de missiles a chuté de 92%. Si cette tendance se confirme, l'Iran sera contraint de négocier dans les semaines qui viennent, tout simplement parce qu'il n'aura plus de quoi se battre. C'est peut-être le facteur le plus important.

Les réserves de pétrole. Les pays développés ont annoncé le plus gros déstockage de réserves stratégiques de l'histoire : 400 millions de barils. Ça a l'air énorme, mais la planète consomme 100 millions de barils par jour. Ces réserves, c'est un pansement de quatre jours. Si le détroit ne rouvre pas, il faudra bien plus que ça.

L'opinion publique américaine. C'est probablement ce qui mettra fin à cette guerre. Pas les missiles, pas la diplomatie : les sondages. 60% des Américains désapprouvent déjà le conflit. Chaque dollar de plus à la pompe rapproche Trump d'un calcul simple : est-ce que cette guerre vaut le risque de perdre les élections de novembre ?

Ce que ça change pour votre argent

Si vous avez de l'argent investi quelque part (un PEA, une assurance vie en unités de compte, des ETF, des actions), voici ce que cette situation signifie concrètement.

Si vous ne touchez pas à votre argent avant 5 ans : ne faites rien. Je sais que c'est tentant de vendre quand tout baisse. Mais chaque crise géopolitique des 30 dernières années (la guerre du Golfe, le 11 septembre, la crise de 2008, le Covid, l'Ukraine) a été suivie d'un rebond. La question n'est jamais "est-ce que ça va remonter ?" La question c'est "quand." Et si vous vendez au pire moment, vous transformez une perte temporaire en perte définitive.

La diversification classique ne marche plus. Si on vous a vendu l'idée que "les obligations protègent quand les actions baissent," c'est normalement vrai. Sauf dans ce type de crise. Depuis le 28 février, les actions et les obligations baissent ensemble. L'or aussi. C'est la caractéristique d'un environnement de stagflation. Votre portefeuille "équilibré" ne l'est plus vraiment.

Le cash n'est pas une mauvaise idée. Quand tout baisse, le seul actif qui ne perd pas de valeur, c'est celui que vous n'avez pas investi. Un Livret A à 2,4%, un fonds euros à 3 ou 4%, ce n'est pas glamour. Mais c'est garanti. Et dans un monde où les actions, les obligations et l'or perdent tous de la valeur en même temps, "garanti" a beaucoup de valeur.

Ce n'est pas le moment de spéculer. Si quelqu'un vous dit d'acheter du pétrole, des actions de défense ou de l'or maintenant, méfiez-vous. Le train est parti. Ceux qui ont gagné de l'argent sur cette crise l'ont fait avant le 28 février, pas après. Acheter un actif après qu'il a monté de 64%, c'est prendre un billet de loterie, pas faire un investissement.

Ce qui coûte le plus cher en période de crise, ce n'est pas la crise elle-même. C'est les décisions que l'on prend sous le coup de l'émotion. Vendre dans la panique, acheter dans l'euphorie. La meilleure protection, c'est d'avoir un plan et de s'y tenir.

Ce que je fais, moi

Je ne suis pas conseiller financier. Ce qui suit n'est pas un conseil. C'est simplement ce que je fais avec mon propre argent.

J'ai réduit mes investissements mensuels de moitié. Je ne vends rien de ce que j'ai. Mais je mets plus de côté en cash que d'habitude. Mon raisonnement est simple. Si la situation empire et que les marchés perdent 20 à 25%, je veux avoir de quoi acheter à ces niveaux. Et si la situation se résout vite, j'aurai simplement sous-investi de quelques centaines d'euros pendant quelques mois. Ce n'est pas la fin du monde.

Je ne regarde pas mon portefeuille tous les jours. C'est tentant, surtout en ce moment. Mais chaque fois que vous ouvrez votre application bancaire et que vous voyez du rouge, votre cerveau vous pousse à "faire quelque chose." Et "faire quelque chose" en période de panique, c'est presque toujours la mauvaise décision.

Je suis la situation de près sur le hub Iran du site et je mettrai à jour si les choses changent significativement. Si l'ultimatum de Trump mène à une escalade majeure ce soir, je publierai une mise à jour.

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